Un soir comme les autres, pensa Alix, avant de terminer sa tablette de chocolat, assise face à la mer, cheveux au vent. Le bruit des vagues apaise en toute saison et conjugué à la douceur de cet été l'effet n'en est qu'amplifié. Alix était là depuis bientôt une heure, batteries émotionnelles rechargées elle décida de rentrer.

Elle pensait beaucoup dans ces moments-là, des moments rien qu'à elle. Marcher pour que les idées ne tournent pas en rond. S'arrêter et contempler pour remettre les choses en ordre. Et le chocolat par pure gourmandise.

Sur le trajet du retour elle appréciait particulièrement essayer de nouveaux chemins, quitte à se perdre, labyrinthe urbain fait d'asphalte et de lumières. La surprise et la découverte de lieux insoupçonnées lui procuraient une satisfaction dont elle ne pouvait plus se passer. Bien sûr plus le temps passait plus elle était obligée de rallonger ses excursions nocturnes pour arriver à combler son insatiable curiosité.

Elle mit 2h à rentrer chez elle cette nuit là. Elle retrouva son lit avec bonheur. Elle adorait se coucher nue dans des draps propres et serrer contre elle son oreiller comme elle enlacerait son amant. Le sommeil la cueilli dès qu'elle ferma ses paupières, entrée au pays des rêves comme au parc d'attractions, grand huit ou maison hantée, barbapapa ou pêche à la ligne ; Morphée varie les plaisirs et surprend toujours.

Le réveil... horreur matinale : tuer brutalement l'imaginaire et ressusciter le réel morne et banal. Alix éteignit machinalement l'alarme quatre fois avant de soulever avec lourdeur ses paupières encore endormies. Le temps semble prendre une autre dimension lors de cette phase d'éveil, comme une distorsion qui permet à 1h de s'écouler en trois minutes. Encore une fois Alix fut en retard.

Clé. Voiture. Bouchon. Klaxon. Rue. Créneau. Frein à main. Alix exécuta chacun de ces gestes avec une rapidité et une précision mécaniques. L'habitude, ou la lassitude. Elle travaillait là depuis bientôt 5 ans. Travail de bureau. 8h par jour devant un écran ou derrière un photocopieur ou inutile dans une réunion encore plus inutile. Son travail ne la passionnait pas mais lui offrait un train de vie... plutôt TGV que TER !

La solitude de ses journées reflétait la solitude de ses soirées. Solitaire pour les uns, indépendantes pour les autres ; Alix vivait sa vie comme elle l'entendait. Aucun regret. Aucun remord.

Sa manière d'avancer dans la vie fut bouleversée un matin pourtant semblable à tous les autres à première vue. A première vue seulement. Ce matin-là le réveil lui parut plus aisé à postériori, la lumière du jour plus intense, les couleurs de la ville plus douces et l'atmosphère plus légère. C'est à la boulangerie que tout débuta.

Une voix !
Une voix suffit à tout changer. "3 croissants s'il vous plaît". Ce n'est pas ce que dit la voix qui compte, ce n'est pas à qui est destinée la demande qui importe, ce n'est pas non plus le timbre de cette voix qui crée une brusque variation du rythme cardiaque chez Alix. Non. C'est la douceur qui émane de ces quelques mots qui arrête le temps dans l'esprit d'Alix.

Lorsque le temps se remet en route l'homme à la voix comme une liqueur s'est déjà éloigné et franchit le seuil de la boulangerie sans qu'elle n'ait pu voir son visage. Envolée éphémère des émotions. Alix est dans un ailleurs intérieur, incapable de bouger pour le suivre, le rattraper et puis... quoi ? Lui dire bonjour ? Lui demander de parler encore ? Alors elle ne fait rien. Choisir de ne pas choisir et attendre.

(A suivre ici)